textes catalogues

PAYSAGES DE LA MÉMOIRE

pour Daniel Giralt-Miracle,
Barcelone, decembre 1989



À travers la redécouverte passionnée de la peinture qui est en train de se vivre en Europe, est apparue une nouvelle génération d'artistes qui a profité du reflux des nouveaux expressionismes, de la figuration libre et de la transavangarde pour approfondir des langages, des sujets et des manières de faire propres.


C. Gabarró concentre sa recherche plastique sur deux champs qu'il travaille en profondeur: le sujet thématique et l'expérimentation de la matière.


C'est une peinture de l'intimité vers l'intimité; une réflexion eminemment métaphysique surgissant de la profondeur d'une expérience psychique. C. Gabarró dépasse les choses vues ou les souvenirs épidermiques de certaines images. Ce qui incite et dynamise sa création se trouve à un niveau plus profond, cet état où la perception se mue en mémoire. C'est pour cette raison que j'ai parlé de métaphysique, car tout en suivant la méthode classique de l'analyse philosophique, il surpasse les limites des objets physiques pour les emmener vers les paysages de la mémoire.


Cependant, C. Gabarró n'est pas un peintre des premices intellectuelles, mais quelqu'un qui reflète dans son œuvre des systèmes philosophiques ou idéologiques. Ce qu'il fait c'est penser la peinture, ses sujets et ses traitements.


Les sujets oscillent parmi un répertoire d'éléments aussi réduits qu'emblématiques la barque, la caisse, I'arbre, les racines, les tours et les phares, les flammes et les feux, le casque ou le bol, la croix, et d'autres éléments dérivés qui pourraient s'inscrire dans ce que Jung dénommait les urformen, c'est-à-dire les formes les plus anciennes et profondes, les archétypes.


C'est ainsi qu'une analyse symbolique de ces divers éléments s'impose inéluctablement: La barque, qui se mue en structure et caisse, nous rapporte directement à l'idée de navigation et de naufrage. L'arbre au tronc court, au feuillage épais et aux racines profondes, nous rappelle l'arbre de vie, I'idée de génération, de la croissance, d'union entre la terre et le ciel. En ce qui concerne les tours et les phares, les symbolique égyptienne et médiévale leur attribue l'idée d'élévation de l'esprit. Le feu et les flammes furent reconnus comme symboles d'une énergie vibrante en constante transformation, origine de la vie ou apocalypse de l'existence. Le casque ou le bol nous ramènent à l'idée de crâne retourné, de récipient et de contenant, d'autonomie d'une ambiance ou d'un paysage. La croix, synthèse de l'horizontal et du vertical, axe du monde, lutte de forces opposées, est le symbole des symboles, aussi bien pour son universalité que pour son caractère. Douleur, tension et lutte.


A partir de ces références aussi réelles qu'évidentes, on pourrait établir une herméneutique qui évoluerait seulement dans le monde des symboles et risquerait de nous faire oublier la peinture. Cependant son utilisation des symboles est nettement picturale, éminemment formelle, ce qui l'amène à travailler la matière avec une passion comparable à celle de la grande période informaliste représentée dans notre pays par Antoni Tàpies.


Pour ces œuvres, C. Gabarró empâte, superpose, colle, gratte, fait réagir les couleurs, les dissolvants, les vernis..., afin d'atteindre son plus haut degré d'expression dans ce monde où le mystère des archétypes se transforme en une scène magique d'histoires sensibles.


Je crois que seuls deux peintres contemporains s'expriment avec cette volonté aussi profonde qu'introspective, capable de transmettre au thématique et au matériel leur pathos existenciel. Je pense à l'allemand Anselm Kiefer et à l'italien Nino Longobardi.


On pourrait de même se rapporter aux natures mortes et 'bodegones' du baroque espagnol, où la densité de la peinture, le traitement du clair-obscur, et la lumière qui dessine les objets, créent une atmosphère proche de celle de Carles Gabarró.


'Peinture-peinture', mémoire symbolique, mystère, mélancolie, instrospection, fragmentation de mondes... constituent et marquent l'ùnivers plastique de Carles Gabarró d'une empreinte très personnelle.